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~ Rencontre avec deux déportées qui ont résisté ~

Le jeudi 27 février, nous nous sommes rendu à la MJC de Lamballe afin de rencontrer deux résistantes pas comme les autres, qui ont toutes deux un parcours assez extraordinaire.
Envoyées vers l'Est pour avoir caché un aviateur américain et donné des renseignements secrets aux anglais, madame Chombart de Lauwe et madame Prigent, toutes deux déportées en 1943 nous ont ému de part leur sincérité et leur humilité. Nous avons pu admirer leur bravoure, leurs convictions, leurs craintes et l'espoir final qu'elles ont toujours eu, même pendant l'hiver rude et glacial de Ravensbrück.

Été 1940, pas de baccalauréat pour les lycéens, ils reviennent donc tous dans leurs familles. L'appel du 18 juin, émis par la BBC résonne sur l'île de Sein, d'où embarquent une dizaine de jeunes immédiatement après le fameux appel de Charles de Gaulle.
Les premiers résistants bretons sont de Paimpol et dès que Radio Londres demande aux français de lutter contre les nazis en inscrivant des croix de Lorraines et des grands V symbolisant la victoire... ceux-ci fleurissent peu à peu sur les murs des villes françaises. Des agents de Londres font le déplacement jusqu'en Bretagne afin d'aider les nouveaux résistants à s'organiser et former un réseau de résistance secret. En échange, ils demandent aux habitants de se procurer des plans militaires de la côte,et des renseignements auprès des nazis.

Le bord de mer devient rapidement interdit sauf si l'on y est domicilié, Madame Chombart de Lauwe, vivant sur l'île de Bréhat dispose alors d'un Ausweis qui lui permet de circuler librement.
Rapidement, des espions allemands réussissent à infiltrer le réseau breton et la jeune résistante est amenée à la prison d'Angers.
P
Elle y subit des interrogatoires dans des caves, isolée, seule, sans nourriture.. c'est un vrai cauchemar pour une jeune femme de 20 ans. Elle sera ensuite transférée à Paris, dans le ''couloir de la Mort'' et interrogée chaque jours par la Gestapo. Il y a un changement de statut pour elle, c'est maintenant une prisonnière '' Nuit et Brouillard'' (Nacht und Nebel en allemand).
Elle devra disparaître en silence, sans laisser de traces. Dans sa cellule, de nombreux graffitis sont écrits avec par exemple le grand V de la victoire, des croix de Lorraine ou encore « à mort Hitler !» mais elle, a décidé de laisser une trace plus originale, plus personnelle, qui correspond parfaitement à sa situation actuelle d'ailleurs.
C'est un poème d'Alfred de Vigny, « La mort du Loup », ce sont les derniers vers qu'elle a inscrit sur les murs de sa prison :

« Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Les deux résistantes se retrouvent à Ravensbrück et attendent ensemble devant une 'douche'.. .
Les femmes qui travaillent au camps arrivent et voyant leur état physique et psychologique déplorable et effrayant, les deux jeunes femmes prennent peur, est-ce vraiment une douche ?
Heureusement pour elles, oui. Une fois lavées, un numéro d'immatriculation leur est attribué de force, elles deviennent alors des objets, pas de tatouage avec leur numéro sur le bras, cela ne se fait qu'à Auschwitz.. Le plus grand camp de la Mort de la seconde Guerre Mondiale où au total, un peu plus d'un million de juifs ont trouvé la mort.
Une journée dans le camp de Ravensbrück se déroule de la manière suivante : levé à 3h30 du matin, café qui ne ressemble en rien à du café, appel des prisonniers pendant des heures entières debout, dans le froid.. Très peu de vêtements, un triangle rouge sur la tunique avec un F noir, signifiant 'résistant français'. Ensuite le travail, durant 12 longues heures, même pendant l'hiver par -30°c ! Le midi, une soupe de rutabaga et un maigre morceau de pain le soir.

Femmes et enfants.. tous ne pèsent qu'une quarantaine de kilos tellement les portions de nourriture sont faibles par rapport à l'effort et le travail effectué dans la journée. Dans les baraques, les lits sont en bois et superposés, parfois, certains détenus sont obligés de s'entasser à trois dans un 'lit' une place pour pouvoir dormir..!
Les travaux donnés aux prisonniers consistent à la création de nouvelles routes, des axes de communications, les femmes sont attelées aux charrues à la place des bœufs ! Bientôt, elles travailleront aussi dans des carrières de sable, mais également dans les ateliers Siemens en assemblant des pièces électriques, et en construisant des avions.

Avec de la main d’œuvre quasiment gratuite, et aucun droits syndicaux, les employeurs ont bien sûr très rapidement fermé les yeux sur ce qu'il se passait au camp, situé quelques kilomètres au-dessus de Berlin.

En septembre 1944, Madame Chombart de Lauwe change de travail et devient wagonneuse. Son travail consiste à se rendre derrière le camp et trier les objets volés par les nazis aux juifs et aux populations persécutées. Bérengère, une jeune femme médecin trouvait parfois des pull bien chauds, pour affronter l'hiver, elle les donnait donc aux détenus qu'elle connaissait, un magnifique acte de solidarité car c'était un geste extrêmement dangereux ! Bérengère fit de même avec des ampoules de médicament soignant le cœur, certains prisonniers sont restés en vie grâce à elle ! C'est une héroïne.

En 1944, aucune naissance n'était acceptée au camp, les nazis tuaient les nouveaux-nés en les noyant dans un seau d'eau ou en explosant leur tête contre le mur.. des actes de barbarie effroyable..!

En 1945, les nourrissons sont acceptés, ils grandissent dans un bloc qui leur est réservé, madame Chombart de Lauwe y a travaillé pendant un an. Les conditions de vie y sont déplorables, une seule couche par jour pour les bébés, ils dorment dans des lits en bois, sans matelas avec seulement une mince couverture, quelque soit la saison. Les mère n'ont le droit qu'à cinq visites par jour, le lait est en poudre car les allaitements sont quasiment impossibles tant les femmes sont faibles. Un seul biberon pour une vingtaine de bébés, rapidement des maladies se propagent parmi les nourrissons.. Un vrai marché noir se met alors en place entre les biberons et les tétines ! Au total, seulement 21 petits bébés français ont survécu sur la centaine de naissance de l'année 1944. La grande majorité est morte de maladies et de manque de soins.

Début 1945, un grand convoi est organisé, regroupant les N.N (Nuit et Brouillard) et des femmes Tziganes. Elles sont envoyées vers le camp de Mauthausen, pour s'y rendre, le trajet se fait à pied et c'est ce que l'on appelle à l'époque, « la marche de la Mort » car en effet.. celles qui ne peuvent plus suivre et s'arrêtent sont tuées d'une balle dans la tête.

Une fois arrivées, ces femmes se retrouvent à nouveau devant une douche avec encore la même question terrible, y-a-t-il du gaz..? Encore une fois non. Cependant, ces jeunes femmes sont arrivées dans un camp de concentration d'hommes !

La vie est donc d'autant plus rude, avec moins de libertés et de privilèges, si l'on peut dire.. Durant leur première journée au camp, ces femmes vont rester en caleçon long, dans la neige avec des températures glaciales ! Elles n'auront leurs vêtements que le lendemain car auparavant, ils doivent être stérilisés afin d'empêcher toute transmission de maladie à l'intérieur du camp.

Et enfin, le 22 avril 1945, le camp est libéré par la Croix Rouge et les détenus qui sont maintenant libres, sont transférés vers la Suisse. Là-bas, Madame Chombart de Lauwe prendra un train direction Paris et l'Hôtel Lutecia où de nombreuses familles venues de toute la France cherchent désespéramment leurs proches. Après avoir pris un train en direction de Saint-Brieuc, la jeune femme arrive chez elle et découvre que sa sœur s'est mariée et a un fils de deux ans et demi !

Le témoignage de ce qu'il s'est passé à l'Est est transmitsaux voisins, à la famille, aux amis mais... ils ne peuvent pas comprendre.
Il faut, malheureusement, avoir vécu ce génocide pour réaliser jusqu'à quel point la barbarie humaine peut aller. C'est pourquoi, même si retranscrire réellement ce qu'elle a vécu est impossible, madame Chombart de Lauwe a décidé d'écrire un livre, de partager ses mémoires.
Pendant la guerre d'Algérie, sa réaction fut immédiate et directe, rien ne doit être tabou, les tortures doivent cesser et tous les français ont le devoir d'être au courant de ce qu'il se passe réellement là-bas, interdiction de nier.

D'ailleurs, ce petit bout de femme qui est plus forte que n'importe quel homme s'est battue toute sa vie contre les Négationnistes, qui refusent de nommer et d'accepter les Génocides, la Shoah, et les camps de la Mort. Ils minimisent toutes les atrocités de la guerre ainsi que les actes barbares et inhumains que les nazis et le gouvernement de Vichy ont commis.
À son retour, elle a essayé de reprendre une « vie normale », s'est mariée et a souhaité avoir des enfants, mais elle a eu très peur de donner naissance car tellement de bébés morts ont hanté ses nuits qu'elle craint pour son enfant.

Madame Chombart de Lauwe a peur. Peur de la montée en puissance du nazisme, de l'extrême droite, du fascisme.. Sa volonté de juger les criminels a toujours été très forte, par exemple, les trois hommes qui l'ont dénoncée ont mal fini.. deux ont étés pendus dans la forêt de Fontainebleau et le troisième a été retrouvé par un américain en Normandie quelques années après la guerre! Il fut condamné à mort mais a finalement écopé de 20 ans de prison.
Vingt ans de prison pour avoir détruit une vie, on peut penser que c'est peu mais, du moment qu'il y ait eu un procès, une justice, Mme Chombart de Lauwe est satisfaite.

Et si tout cela était à refaire...? Bien sûr qu'elle recommencerait ! Surtout qu'à l'époque, personne n'imaginait l'importante montée en puissance du nazisme et les terribles conséquences qui allaient suivre...! Une fois l'ampleur connue, le combat est encore plus fort et la volonté de détruire ce fléau est décuplée dit-elle.

Les deux résistantes sont unanimes, les femmes n'auraient pas dû être tondues après la Libération, elles sont totalement contre car, les Droits de la Femme, de la Justice et de la Vérité ont étés bafoués ! De nombreuses femmes innocentes ont souffert et pour certains, tout cela n'était que règlement de comptes !

Comment garder espoir et ne pas sombrer dans l'angoisse et la peur dans les camps ? La Poésie a beaucoup apporté aux déportés, ils pouvaient s'y réfugier, partager des poèmes ensemble, en créer mais aussi en réciter pour se donner de la force.. Il y également le chant, en effet, beaucoup de chorales ont vu le jour dans les camps. À l'unisson, les voix sont plus fortes et petit à petit, les ennuis et la mort s'éloignent même si.. ils reviennent, encore et toujours, leur présence est permanente.
Lors des anniversaires, des cadeaux sont offerts et souvent, ils sont trois fois plus symboliques qu'avant la guerre car offrir un cadeau dans un camp est terriblement risqué, s'ils se faisaient prendre, c'était la mort assurée ! Peu de matériaux mais beaucoup de sentiments et d'émotions. Lorsque Mme Chombart de Lauwe nous montre le mouchoir brodé que lui ont offert ses camarades à Ravensbrück, les larmes montent et il y a comme un moment de flottement.. c'est extrêmement émouvant et fort.

L'amitié et la solidarité, l'amour et le partage ont aidé les prisonniers. L'épreuve qu'ils ont endurée est terrible, et ces deux anciennes résistantes souhaitent de tout leur cœur que jamais cela ne se reproduise, elles ne le souhaitent à personne, pas même à leurs bourreaux.

Ce fut donc une magnifique rencontre avec deux mémoires de la guerre qui, proche de la centaine maintenant, continuent de partager leurs souvenirs (très précis d'ailleurs) et qui ne souhaitent pas que la flamme de la Résistance et de la Mémoire s'éteignent.

Léna Larvol
1ère L